La suppression de l’épreuve de Droit Fiscal de l’examen d’entrée au CRPFA a rallumé le débat sur le fait que les avocats fiscalistes soient ou non de « vrais avocats ». L’occasion pour moi de publier ce texte personnel, écrit il y a quelques années et remis au goût du jour récemment. Je laisse ainsi la plume à ma robe, qui semble-t-il, a des choses à vous raconter.


Suis-je une vraie robe d’avocat ?

Je suis longue, très longue. Noire. J’ai un rabat. Mon épitoge est blanche. Mes manches sont larges. Il me semble que je remplis tous les critères.

Oh et puis j’étais là quand il a prononcé cette phrase compliquée. C’était quelque chose comme « je jure, comme avocat, d’exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité ». Oui voilà, c’était ça. Je m’en rappelle, ils étaient des dizaines à dire la même phrase. Il y a le mot « avocat » dedans. Donc c’est bien que…

Quand on a terminé de me coudre, j’ai été posée sur un cintre, avec les autres robes neuves. Sur le rail en face de nous trônaient nos aînées, vieilles robes amenées ici pour rapiècement ou ravalement de façade. L’usure de leur tissu, les salissures du rabat, les déchirures du col, autant de signes qui évoquaient des audiences éprouvantes, des effets de manches exagérés et des plaidoiries mémorables.

Nous, insouciantes pièces de textile encore vierge de toute procédure, nous les admirions, nous rêvions de leurs histoires en attendant de pouvoir écrire les nôtres. Quand il m’a finalement récupéré chez le tailleur, je sentais la fierté chez lui, jusque dans la paume de ses mains. L’aventure pouvait commencer.

J’allais défendre la veuve et l’orphelin, m’occuper des causes désespérés. J’entendais combattre les injustice, fustiger nos accusateurs, déambuler au travers de tous les Palais de Justice de France, et même d’ailleurs. Je me voyais déjà être remerciée par les clients, acclamée même.

Je me préparais à être la meilleure.

La prestation de serment passée, la première collaboration trouvée, j’allais enfin pouvoir trouver ma place sur le porte-manteau du bureau. Une comparution immédiate, une plaidoirie de cours d’assises, peu importe. Que l’on m’apporte les dossiers, je me charge du reste.

Bon, dans un premier temps, c’est plutôt dans le placard du bureau que j’ai pris mes aises. Je n’ai pas bien compris. Soit. Le premier dossier est arrivé sur son bureau. Directement de l’associé. J’ai entendu les mots « déclaration », « impôt sur le revenu » ou encore « revenus fonciers ».

Les semaines ont passé.

Les dossiers se sont succédés. Moi, je restais dans mon placard. J’imaginais que c’était provisoire. Sûrement l’apprentissage du jeune avocat. Six mois plus tard, je n’avais toujours pas trouvé la sortie de ma prison. Ironique pour une robe d’avocat non ?

J’ai commencé à m’inquiéter sérieusement lorsque, à l’occasion d’un changement de cabinet, il m’a ramené chez lui. Lui changeait de bureau, moi de placard. Et je me retrouvais coincé entre une grosse doudoune hivernale que l’on ne porterait qu’en Sibérie et un vieux costume qu’il ne met jamais.

Une fois, j’ai cru voir le bout de tunnel. Il a ouvert la porte, m’a plié en boule dans un cartable, puis nous sommes allés au Palais. Dans les allées du tribunal, il s’est décidé à me porter. Nous sommes entrés en salle d’audience. Sur la porte il était inscrit « Tribunal des Affaires de Sécurité Sociale ». Nous nous sommes assis, puis vite relevés. Le Président du tribunal nous appelait. Une discussion informelle avec l’avocat adverse, à la barre. Cinq minutes, pas plus. Et nous avons quitté le tribunal. Le soir même, je retrouvais mon placard.

Un jour, mon avocat a invité des amis à lui à dîner. Dans la discussion, un des convives lui a fait remarquer qu’il n’était pas un vrai avocat, puisqu’il ne plaidait jamais. Alors il a répondu. Enfin, quand je dis « répondu », je devrais dire plaider…Mais sans moi.

Il a dit « je suis avocat fiscaliste ».

Ah, donc il est bien avocat.

« Je ne vais que très rarement au Palais. Je suis toute la journée au bureau et fais d’ailleurs principalement du conseil. Les rares contentieux que je peux avoir et qui débouchent sur une audience, et bien, c’est au Tribunal Administratif que ça se passe. Là-bas, la procédure est écrite : ça veut dire, en résumé, que la plaidoirie de l’avocat n’est pas obligatoire. Et puis quand bien même un client voudrait que l’on soit présent à l’audience, ce qui ne m’est jamais arrivé, cela prendrait 5 minutes, je m’en rapporterais à mes écritures, et voilà. D’ailleurs, ma robe est ici, pas au bureau. Je ne la mets jamais ».

Ce soir là, tout est devenu limpide. Evidemment, j’ai compris que je suis une robe d’avocat. Une vraie. Seulement, je suis la robe d’un avocat « atypique ». Un avocat qui ne se déplace que très peu dans les Palais de Justice puisque son travail se résume le plus souvent à du conseil et de l’accompagnement, plutôt qu’à de la défense.

La prestation de serment, le rabat, l’épitoge. Aucun doute.

C’est à cet instant que j’ai décidé d’accepter mon destin. Peut-être ne serais-je jamais dessinée par les chroniqueurs judiciaires en pleine action. Sans doute n’aurais-je jamais l’occasion de démêler les plus grandes affaires criminelles du pays. Il est certain que je ne serais pas la meilleure guide touristique judiciaire de France. Pour autant je suis moi, robe d’avocat, importante pour lui. Je le sais. Il a même une photo de moi dans son bureau. C’était le jour de la prestation de serment.

Et puis, s’il est avocat, rien ne l’empêche un jour d’accepter des dossiers en dehors de la fiscalité. L’envie de plaider sera peut-être pour lui telle qu’il ne pourra résister.

Tiens, d’ailleurs, j’ai bon espoir. Je l’ai en outre entendu l’autre soir. Il avait quitté sa collaboration et parlait de s’installer à son compte. Il disait même que cette nouvelle aventure lui permettrait de diversifier son exercice.

Alors, j’y ai vu le signe de ma libération prochaine. Pour le moment, il me faut encore attendre, patiemment. Mais je sais que d’ici peu, mon heure viendra.

By |2019-04-30T22:43:00+01:00octobre 26th, 2016|Tribunes|

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Avocat au Barreau de Lyon, exerçant en Droit des Affaires, Droit Fiscal et Droit de la Famille

One Comment

  1. bonnet pas cher 10 janvier 2017 at 4 h 39 min - Reply

    Merci pour cet article

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