Au rendez-vous des bons copains...

Je ne suis pas une victime des attentats de Paris du 13 novembre 2015. Aucun membre de ma famille, aucun proche n’a été pris dans la tempête sanglante ce soir là. Je n’ai pas connu la souffrance. Certes, je me suis inquiété pour des amis habitant la capitale, mais qui m’avaient bien vite rassuré sur leur situation.

Je n’ai aucune légitimité à évoquer les terribles évènements de cette soirée. Ma place est celle du recueillement et de la mémoire. 

Cette soirée-là, comme des millions de français, je l’ai passé devant mon poste de télévision, ébahi et incrédule devant ce qui apparaissait comme le 11 septembre à la française. Nous vivions l’Histoire, une horrible Histoire, celle qui serait étudiée plus tard dans les manuels scolaires comme l’évènement qui marquait une profonde rupture dans notre quotidien. Une déchirante rupture.

Il y aura un avant, il y aura un après.

Il y avait eu Merah, Charlie Hebdo, l’HyperCacher, l’attaque ratée du Thalys. Le pays avait déjà été meurtri dans plusieurs de ses symboles : ses enfants, la liberté d’expression, la liberté de culte. Les salauds avaient frappé encore plus fort cette fois, touchant notre mode de vie au coeur. Entachant des lieux de fêtes d’une barbarie immonde, ils avaient gagné une bataille essentielle : celle de la peur.

Parce que nous avions peur. Peur que cette fois, un coup fatal fut donné à notre devise. Liberté, Egalité, Fraternité. Ils ont craché dessus, tiré dessus, se sont acharné dessus. Terroriser, c’était bien l’objectif. Et il était atteint. 

A 500 kilomètres de Paris, nous étions en sécurité au moment des attaques. Pourtant, cette peur était bien présentes en nous, en moi. Ce soir là, j’ai vérifié une nouvelle fois que tous mes volets, fenêtres, ma porte d’entrée soient bien fermés. Je suis allé faire de nouveaux câlins à mon nourrisson endormi. J’ai annulé des projets de sorties du lendemain. J’ai, pour la première fois réfléchi, au cas où une attaque se produirait dans ma rue, comment réagir. En clair, j’ai eu peur. Nous avions perdu.

Et je le répète, je n’ai pas été touché dans ma chair, je ne suis pas une victime.

Cela ne m’a pas empêché d’avoir mal, et de culpabiliser d’avoir mal. Oui, j’ai identifié les vraies victimes : ils auraient pu être mon épouse, mon fils, mes amis, mes parents, mes frères, mes cousins, mes neveux, etc. Oui, cela m’a profondément affecté. Mais avais-je le droit de ressentir tant de douleur alors que rien ne m’était arrivé ?

Chercher des réponses était vain. Ce que je ressentais était finalement humain. A l’émotion suscitée par tous ces drames, s’ajoutait l’égocentrisme de penser que cela pourrait m’arriver un jour. Une forme de résilience s’installait en moi.

Machinalement, je cherchais sur les réseaux sociaux ici de nouvelles informations, là la justification à mon mal être exacerbé. Peut-être tout cela était-il irréel et quelconque tweet mettrait fin à cette horreur. Non cela n’a pas existé, une fois de plus les chaines d’informations se sont emballées. Il n’y a rien eu. Suis-je à ce point naïf ?

Mais les faits sont là. Tous ces morts, ces familles détruites, ces blessés à jamais éprouvés. Au nom d’une idéologie radicale où la religion, dans son essence même, n’a pas sa place. Le drame s’amplifie alors : ce sont des gamins qui ont fait ça. Des paumés que l’on a manipulé et à qui l’on fait croire le Paradis s’ils semaient l’Enfer.

Finalement, l’heure de mettre fin à cette soirée d’horreur était venue. J’ai mesuré cette chance incroyable de pouvoir m’endormir dans un confortable lit, en bonne santé, les miens à mes côtés. Pensant à ces familles brisées, ces corps meurtris, je me rendais compte à quel point les bougies installées au bord des fenêtres étaient aussi dérisoires que nécessaires. Marquer son soutien, c’est tout ce qu’il nous restait.

Le lendemain matin, il fallait se rendre à l’évidence : l’onde de choc était passée. Il fallait s’occuper du quotidien, du fils qui réclamait de l’attention, des tâches ménagères rébarbatives, des courses alimentaires obligatoires. Faire de ce quotidien un refuge.

Le pays, lui, comptait ses morts. Pourtant, avec une énergie et une force incroyable, il se redressait, déjà. Une bataille était perdue, mais en rassemblant la troupe, il était encore de temps de mettre fin à la guerre. Ce 14 novembre, loin de se mettre à genoux, les parisiens sont sortis. Ils ont investis les terrasses, ils sont allés au cinéma, se sont rassemblés autour de chants d’espoir. Il y a eu des morts, mais la vie se dressait comme l’étendard de nos passions. 

De la fumée des fusillades sortaient un espoir et une envie. L’espoir que tout cela ne resterait qu’un sale cauchemar et l’envie commune de montrer au Monde que nous n’étions finalement pas résignés dans un esprit de désespoir.

Alors, à l’image des terrasses parisiennes bondées d’un samedi d’automne ensoleillé, j’ai, à mon maigre niveau, décidé que cette soirée de peur et d’angoisse serait, pour moi aussi, une ode à la vie. Un référentiel pour me rappeler, tous les jours, par exemple, à quel point les pleurs capricieux de mon enfant sont remplis de vie, ou les soucis du quotidien empreints d’une déconcertante futilité. 

Tous ces morts, aussi inutiles, ne seront pourtant pas vains. Pour eux, pour leur famille, pour leurs enfants, nous devions rester debout, faire face, et lutter contre l’horreur. Parce que ce qui est en jeu, c’est notre vie et l’avenir de ce que nous sommes.

Il y eut Nice, Bruxelles, l’acte héroïque d’Arnaud BELTRAME. Ce 13 novembre n’était pas le dernier acte. Mais le pays s’est relevé, à chaque fois. Il y eut la coupe du monde, les fêtes et la joie.

Et puis il y a les oiseaux de mauvais augures. Ceux qui soufflent sur les braises de nos craintes les plus profondes pour faire s’enflammer nos idéaux. Ceux qui stigmatisent une population, qui veulent la rendre responsable d’actes qu’ils n’ont pas commis et dont ils ne sont pas les instigateurs ou les soutiens. Ceux qui répandent des torrents de haine, qui parlent à la place des victimes, qui bafouent notre devise, liberté, égalité, fraternité, sous couvert d’un pseudo intellectualisme ordurier.

Ceux-là ne valent pas mieux que les autres. Les salauds ne se ressemblent pas toujours.

Je n’ai été atteint par aucune balle ce 13 novembre 2015. Pourtant, comme chaque français, j’ai ressenti au plus profond de mon être la blessure ultime. On m’a volé liberté, égalité et fraternité ce soir là. On cherche encore à me le voler aujourd’hui. 

Le 13 novembre est une date de recueillement, celle où le rendez-vous des bons copains s’est transformé en horreur. Les jours d’après doivent être ceux de l’unité et de la combativité. Pour montrer aux semeurs de mort comme aux semeurs de haine, que nous sommes une Nation unie, une Patrie, un espoir pour l’avenir, une légion. Celle de la vie.

Ses Fluctuat Nec Mergitur, c’était pas de la littérature…

By |2019-11-13T09:40:41+01:00novembre 13th, 2019|Tribunes|

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Avocat au Barreau de Lyon, exerçant en Droit des Affaires, Droit Fiscal et Droit de la Famille

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